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Actualités et informations sur la Guinée.

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L'impunité, socle de tous les crimes et violations en Guinée (par Ibrahima Khaliloullah Ndiaye)

 
Armée guinéenne

S'il y a un aspect de la vie guinéenne où rien ne va, il s'agit bien des droits de l'homme. De l'indépendance à nos jours, le sort des droits de l'homme a plus qu'empiré. Une telle situation ne résulte que du fait de l'impunité qui fait que les crimes et violations récurrents sont logés à la rubrique pertes et profits. C'est en tout cas l'avis du Dr Thierno Madiou Sow, président de l'Organisation guinéenne de défense des droits de l'homme (OGDH). Ce dernier pense que le point culminant des violations a été atteint durant les évènements du 28 septembre dernier au stade qui porte le même nom. Pour lui, il est impératif de mettre fin à l'impunité pour mettre fin aux crimes.

« On ne peut pas dire que, dans le domaine des droits de l'homme, il y a eu des changements en Guinée. Depuis l'indépendance, les droits de l'homme sont, au contraire, systématiquement violés. Tout le monde se rappelle le tristement célèbre camp Boïro et d'autres lieux d'enfermement ou presque 50 000 personnes sont passées. Et le pire est qu'il n'y a eu aucune réaction pour soutenir ces personnes.

 

A la mort de Sékou Touré, en 1984, Lansana Conté n'a fait que balayer les décideurs pour que les exécutants prennent leur place. C'est dire donc que le niveau de respect des droits de l'homme est descendu d'un cran puisqu'il a commencé par liquider les hommes politiques, sans jugement, dès 1984. Quelques temps après que Conté ait pris le pouvoir, c'est ledit complot du colonel Diarra Traoré qui lui donne une occasion de purger l'armée en visant surtout les Mandingues », retrace d'une faible voix le droit de « l'hommiste. »

 

200 morts en 2007

 

Les violations de droits de l'homme ont continué en juin 2006 contre les élèves qui revendiquaient et protestaient. Des tirs qui ont fait plusieurs victimes, selon lui. En 2007, il y a eu, en janvier-février, un massacre sauvage, surtout à la date du 22 janvier, insiste encore le Dr Sow. Il indique que ce sont les mêmes bérets rouges de la garde présidentielle qui se sont illustrés le 28 septembre dernier, qui ont perpétré les crimes de 2007, au pont du 8 novembre, contre des élèves qui n'avaient que des « branches d'arbres comme arme ». « Le bilan était très lourd et s'établissait à environ 200 morts », avance M. Sow.

 

« Il faut dire que cette insurrection nationale populaire avait été fortement matée avec des armes de guerre, des balles réelles. Il y a eu donc un bilan lourd avec beaucoup de morts, des blessés et même des femmes violées, mais en privé dans différents quartiers de Conakry », ajoute-t-il.

 

« Je ne croyais pas à ces viols, mais je me suis rendu à l'évidence et me suis entretenu avec un médecin qui a traité trois dames violées, souvent de grandes dames et certaines n'avaient d'autre possibilité que de fuir la capitale. Nous avons transporté à l'époque deux jeunes filles, de 15 et 19 ans, à l'hôpital parce qu'elles avaient des balles logées dans leurs seins », révèle-t-il presqu'en sanglots. Le récit du vieux universitaire est ponctué de silences. C'est comme si les images des tragédies défilaient encore sous ses yeux.

 

Reprenant son souffle et comme s'il accusait certaines personnes, il lance : « ce que je retiens de toute cette barbarie est qu'il n'y a pas eu, à l'époque, une solidarité et une prise de conscience comme en 2009 aussi bien de la communauté internationale que des Guinéens de l'étranger ».

 

Et l'infatigable défenseur des droits de l'homme de convoquer d'autres tragédies pour essayer de comprendre ce qui s'est passé chez lui. « En effet, il est très difficile d'imaginer qu'un être humain puisse faire ce qui s'est passé le 28 septembre dernier. J'ai visité les camps de concentration nazis en Allemagne et en Pologne ; je croyais que c'était là le sommet du manque d'humanisme.

 

J'ai trouvé que ce qui s'est passé dans l'Allemagne nazie était industriel, mais j'ai vu un génocide artisanal et proche, au Rwanda et au Burundi. Je dis proche puisqu'on connaissait dans ces deux pays africains ceux qu'on tuait. Il est difficile d'imaginer que ce qui s'est passé au stade du 28 septembre est le fait de Guinéens contre des Guinéens.

 

Les auteurs des crimes ont fait entrer les gens au stade avant de le fermer, d'électrifier le pourtour et de tirer à l'horizontale, sur la foule, avec des balles réelles. Certains priaient même sur la pelouse pour la paix en Guinée. Ils ont été tous tués », souligne-t-il.

 

Pour lui, le plus grand problème de la Guinée reste « l'impunité puisque, si les bérets rouges qui avaient commis les crimes de 2007 avaient été sanctionnés, jamais ils n'auraient récidivé le 28 septembre ».

 

L'impunité dénoncée découle ici du fait que le chef se considère « comme un Dieu et les citoyens ne sont pas des sujets, mais plutôt des objets. Le chef a donc droit de vie et de mort sur eux ».

 

Ayant reçu de nombreuses victimes qui sont venues témoigner sur les tragiques événements du 28 septembre, le Dr Sow est néanmoins formel sur la restitution des faits : « On ne rapportera jamais avec exactitude ce qui s'est passé ».

 

Se faisant l'écho des faits, il raconte le film d'horreurs : « Une fille qui avait ses règles a été mutilée. On a enfoncé des baïonnettes dans le sexe des femmes, tiré dedans. Une femme est venue témoigner pour dire qu'elle a vu au stade une dame qui a été égorgée et les assassins ont bu le sang de la victime tout en s'en lavant le visage ».

 

« Il y avait certes des bérets rouges, mais aussi des civils qui avaient des cauris et des cornes comme armes blanches. Ces civils ont aussi perpétré d'après les témoignages que nous avons recueillis beaucoup de crimes », dénonce-t-il.

 

Le chiffre de 158 morts est beaucoup sous-estimé pour Thierno Madiou Sow qui fait allusion aux nombreux témoignages recueillis.

 

Tout en se défendant de vouloir jeter de l'huile sur le feu, dans un pays où certains feignent de masquer un problème ethnique, il fait une autre révélation de taille : « Un militaire m'a dit qu'on leur avait donné l'ordre de tuer quatre leaders politiques, et de tuer le plus de Peulhs possible puisqu'ils sont très nombreux et sont des musulmans qui n'ont donc pas peur de la mort ».

 

« Une autre personne m'a dit qu'elle est arrivée à sortir du stade et à se réfugier dans une famille qui l'a dénoncée. Lorsqu'elle a été prise, elle a vu au moins 28 camions avec des cadavres. Parmi les personnes dont nous avons reçu les témoignages, nous avons dénombré 112 femmes et filles violées et un millier de blessés. La particularité des viols du 28 septembre est qu'ils ont été opérés à ciel ouvert », raconte difficilement M. Sow, la gorge serrée.

 

Les exactions et violations de droits de l'homme ne se sont pas arrêtées le 28 septembre, soulignent toutes les personnes interrogées. Elles se sont poursuivies les jours suivants. Et de nombreuses filles et dames ont été menacées même dans des établissements hospitaliers où elles recevaient des soins, appuie le président de l'OGDH.

 

 Maintenir la pression internationale

 

Des militaires n'ont pas hésité à déloger des filles des hôpitaux pour les interner dans des villas pendant cinq jours comme esclaves sexuelles, dénonce-t-il. Et, d'après les victimes, elles étaient droguées. Certaines victimes traînent aujourd'hui encore des séquelles, d'autres ont perdu la raison, selon le Dr Sow.

 

« J'ai vu des filles tomber en syncope dans une clinique en voyant des bérets rouges tellement elles ont été traumatisées par les évènements du 28 septembre, par tout ce qu'elles ont subi, ce qu'elles ont vu.

 

Une dame m'a confié qu'elle ne lui restait qu'à mourir après ce qu'elle a subi. Pourtant, il s'agissait d'une femme respectable qui a mémorisé le coran et qui a des filles mariées. Il nous a fallu beaucoup de temps pour lui faire comprendre que ce qui lui était arrivé n'était pas de sa faute », se souvient encore M. Sow. Le drame du 28 septembre est qu'il a marqué à jamais de nombreuses victimes. Certaines filles ont fini par guérir, mais il y en a toujours d'autres qui refusent d'aller à l'université ou au travail. Certaines ont même mal accueilli la venue de la Commission d'enquête internationale qu'elles ont soupçonnée de vouloir leur faire revivre le cauchemar du 28 septembre. Trois victimes ont contracté le virus du sida et des grossesses de ces viols, selon le patron de l'organisation de défense des droits de l'homme. Il faut aussi ajouter que de nombreuses victimes ne sont pas venues témoigner.

 

Sur la fin des violations des droits de l'homme, le Dr Thierno Madiou Sow pense que seule une fin de l'impunité le permettra. « Je pense néanmoins qu'avec Human Right Watch, Amnesty International et la FIDH dont les conclusions correspondent aux décisions de la Commission d'enquête internationale soumises au secrétaire général des Nations Unies, que la Cour pénale internationale, la Cour africaine et la Cedeao seront saisies. Il me semble qu'il y a une sorte d'épée de Damoclès qui plane aujourd'hui sur ceux qui ont commis ces crimes. Nous aimerions que l'opinion internationale fasse pression pour que les criminels soient traduits devant les juridictions internationales ».

 

« On nous serine partout qu'il faut se pardonner, régler nos différends à l'intérieur du pays, mais le problème de la Guinée est qu'il y a une impunité totale. Il y a eu trop de tueries, de viols et de pillages restés impunis dans ce pays depuis l'indépendance.

 

Nombreux sont aujourd'hui ceux qui disent que la paix est au-dessus de tout, qu'il faudrait pardonner, mais faut-il qu'on sache qui a fait quoi avant de pardonner. Je pense qu'il est fondamental qu'on porte tous ces crimes devant les juridictions. Il est impératif d'arrêter l'impunité dans ce pays pour que les paisibles citoyens n'aient plus peur », lance constamment l'universitaire.

 

Et pour étayer le climat de peur qu'il décrit, le Dr Sow met en exergue les descentes musclées des forces armées dans les quartiers après le 28 septembre. Ces descentes se soldent par des arrestations, des tueries, des blessures, des tortures.

 

Les kidnappings n'épargnent pas non plus le personnel humanitaire expatrié ou même des diplomates et des défenseurs des droits de l'homme, selon le président Sow. Il est encore étonné que son organisation ne soit pas encore la cible d'attaques, d'autant plus que l'Observatoire national des droits de l'homme, une institution étatique reliée directement à la primature, l'a déjà été. Il dit s'attendre à tout.

 

Témoignages de victimes du 28 septembre

 

Les événements du 28 septembre resteront à jamais gravés dans la mémoire des Guinéens eu égard aux nombreux crimes. Pour certains, ces évènements ont été amplifiés et pour d'autres minimisés. Ecoutons le témoignage de ces rescapés qui reviennent de très loin et qui ont accepté de nous retracer le film de cette journée épouvantable, sous le couvert de l'anonymat.

 

Un jeune informaticien :

 

« Je quittais chez moi, dans le quartier de Tawoya, pour aller au meeting. C'était entre 9 et 10 heures. Dès que je suis arrivé à la hauteur d'une station service au quartier de la Minière, sur l'autoroute, je me heurte, en même temps que des centaines de jeunes, à la police qui avait barré la route pour nous empêcher de nous rendre au stade.

 

La police ouvre très vite le feu et blesse deux personnes. La foule fonce sur elle, l'obligeant à reculer. Elle laisse d'ailleurs son véhicule, un minibus, derrière elle. La foule très furieuse renverse la voiture. Certains ont voulu brûler la voiture, mais d'autres s'y sont opposés en faisant prévaloir que l'objectif est d'aller au stade pour le meeting.

 

Nous continuons notre route et arrivons au stade où nous trouvons les portes ouvertes. Je dois dire qu'en cours de route, j'ai vu le commissariat de Belle Vue saccagé par des gens que je soupçonne infiltrés.

 

Une fois au stade, nous trouvons une foule qui s'était déjà battue avec les forces de l'ordre, notamment les hommes du commandant Moussa Tiéboro, ministre chargé de Services spéciaux, de la lutte contre la drogue et du grand banditisme (NDLR : promu lieutenant-colonel à la date anniversaire de la prise du pouvoir par la junte militaire, le 23 décembre dernier). Nous rentrons dans le stade où il y avait déjà les leaders politiques.

 

Il était presque 11 heures et de nombreuses personnes étaient sur la pelouse et nous acclamions les leaders politiques. C'est en ce moment que des tirs de feu ont retenti de l'est. Nous pensions savoir que les militaires n'allaient pas rentrer dans le stade, mais à notre grande surprise, nous étions déjà encerclés.

 

Les tirs s'accentuaient et se rapprochaient davantage. Indiscutablement, il y avait également des armes lourdes. Des gaz lacrymogènes étaient balancés à l'endroit des leaders.

 

Nous cherchions à fuir, mais nous nous rendîmes compte que les portes du stade étaient fermées. Je commençais à voir les gens tomber autour de moi. Je me replie vers l'ouest ; chacun cherchait à se sauver. De nombreuses personnes tombaient sous les tirs. J'essayais, en même temps que d'autres personnes de me diriger vers l'université, séparée de l'autre côté du stade d'un mur de trois mètres, mais on me prévenait que les murs étaient électrifiés.

 

Je comprenais que nous ne pouvions pas échapper très vite. Nous étions coincés dans l'annexe du stade. L'embuscade aura durée au moins 45 minutes. Et les militaires, des deux côtés du mur séparant le stade de l'université, tiraient sur tous ceux qui tentaient d'escalader le mur. Certains tombaient sous les balles, d'autres étaient asphyxiés par les gaz lacrymogènes.

 

Je voyais pendant ce temps les filles et les femmes violées systématiquement et à ciel ouvert. Ils traînaient les femmes.

 

Le massacre durera de 11 à 14 heures au moins. J'ai fini par être attrapé en même temps que les gens avec qui j'étais et nous avons été embarqués dans des camions pick-up. Les militaires nous ont délesté de nos téléphones et je reçus trois coups de crosses sur le dos. Et je ne parvenais pas à dormir les trois jours qui ont suivi.


Source : Le Soleil (sn)

  

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